La part d'ombre du génie

Publié le par Adriana Evangelizt

Un article venu d'Afrique...

La part d'ombre d'un génie

par Marwane Ben Yahmed

Zinédine Zidane est un homme, un vrai… De ceux qui ne se laissent pas marcher sur les pieds, refusent l’injustice et placent une certaine conception de l’honneur au-dessus de tout. Pendant une dizaine de secondes, ce 9 juillet, en pleine finale de Coupe du monde et devant deux ou trois milliards de téléspectateurs, l’icône, le dieu du stade adulé aux quatre coins de la planète, est redevenu simple mortel.

À la 110e minute du match, le défenseur italien Marco Materazzi le provoque, l’insulte. Zidane préfère d’abord s’éloigner, ne pas répondre. Puis il se retourne brusquement, revient vers son adversaire et lui assène un violent coup de tête en plein thorax. L’Italien s’écroule. Une caméra a filmé la scène qui repasse en boucle sur les télés du monde entier. L’arbitre central n’a rien vu, mais son assistant, le quatrième arbitre, l’appelle et lui décrit la scène. La sanction tombe : carton rouge, synonyme d’expulsion. Zidane abandonne ses partenaires et regagne son vestiaire. Il ne réapparaîtra plus de la soirée, pas même pour recevoir sa médaille de finaliste. L’Italie est championne du monde et Zidane, qui a annoncé depuis longtemps qu’il mettrait fin à sa carrière après la Coupe du monde, quitte la scène par la petite porte.

En apparence, du moins. Car l’affaire du « coup de boule » va très vite prendre une dimension planétaire (voir aussi, p. 98, le Post-scriptum de Zyad Limam) et occulter totalement - sauf en Italie, bien sûr - la victoire des Azzuri. En France, mais aussi en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, au Brésil, en Argentine, en Algérie et même au Japon, on ne parle que de cela. Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la tête du capitaine des Bleus ? Pourquoi, à dix minutes de la fin du match et de sa carrière, a-t-il commis ce geste impardonnable, incompréhensible ? Les éditorialistes les plus sérieux y vont de leurs commentaires, certains journaux européens s’offrent les services de soi-disant experts en « lecture labiale » pour tenter de découvrir ce que Materazzi lui a dit. Des psychologues de renom sont mis à contribution pour tenter de reconstituer les méandres du cerveau de « Zizou ». Tout y passe : l’Italien l’aurait traité de terroriste, de sale musulman, aurait insulté sa mère, sa sœur, sa femme, son père... Materazzi confirme l’avoir insulté, mais nie toute provocation raciste ou même avoir fait référence à sa mère. « Il ne me viendrait pas à l’idée d’offenser la mère de qui que ce soit. J’ai perdu la mienne à l’âge de 15 ans », explique-t-il, deux jours après la finale.

Zidane, lui, garde le silence. Jusqu’au 12 juillet, date anniversaire de la victoire de la France lors de la Coupe du monde 1998. Ce jour-là, il accorde deux interviews à Canal+ et TF1. Il y apparaît tel qu’il est vraiment : timide, peu à l’aise dans ce genre d’exercice, mais entier : « Mon geste n’est pas pardonnable. […] Bien sûr, que ce n’est pas un geste à faire. Forcément, auprès des millions d’enfants qui l’ont vu et des éducateurs qui sont là pour les éduquer, je m’en excuse. » Il indique toutefois « ne pas regretter » ce coup de tête, parce que « cela voudrait dire qu’il [Materazzi] avait raison de dire tout cela. Et non, il n’a pas raison ! » Interrogé sur la teneur exacte des propos du défenseur italien, Zidane élude : il s’agissait « de choses très personnelles » : « Cela touche à la maman, à la sœur. Vous les écoutez une fois, vous essayez de partir. Vous écoutez deux fois, et puis, à la troisième… » Zidane parle, mais ne dit pas grand-chose qu’on ne savait déjà. Mais il est calme, s’explique avec une certaine humilité et reconnaît son erreur. Il présente des excuses, mais ne regrette rien. Quand Michel Denisot, le journaliste de Canal+ que Zidane a lui-même choisi parce qu’il le connaît bien et a confiance en lui, lui demande : et si c’était à refaire ? Il dribble et ne répond pas. Ce qui laisse à penser qu’il aurait pu répondre « oui, je le referais ».

Comment ne pas lui pardonner ? C’est en tout cas ce que font, à en croire un sondage, 61 % des Français. Jacques Chirac l’encense pour l’ensemble de son œuvre. Depuis Londres, où il est en visite, Abdelaziz Bouteflika lui adresse un message pour le consoler, le remercier et l’inviter à se rendre en Algérie. La simplicité de ses explications redonne à ce demi-dieu vivant une dimension humaine. Ce quatorzième carton rouge de sa carrière - chiffre largement supérieur à la moyenne pour un meneur de jeu - confirme qu’il n’est qu’un homme comme les autres, fragile, sensible, volontiers impulsif. La récente hospitalisation de sa mère (à laquelle il est très attaché), la pression d’une finale de Coupe du monde conjuguée à celle de ses adieux au football professionnel… Tout cela explique en grande partie qu’il ait perdu ses nerfs. Mais ne l’excuse en aucune manière (même si Hamid Barrada - voir encadré ci-dessus - est d’un avis sensiblement différent).

L’« affaire Zidane » révèle au grand jour, si besoin en était, la part d’ombre de ce joueur de génie, incapable de se contenir en dépit de l’enjeu et de l’exemple qu’il se doit de donner en toutes circonstances. Ce fut déjà le cas un soir d’avril 2005, quand, malgré la présence de dix-sept caméras mobilisées pour la réalisation du film Zidane, un portrait du XXIe siècle, il ne put s’empêcher, au cours d’un match Real Madrid-Villarreal, de participer à une échauffourée… et de récolter - déjà ! - un carton rouge.

Ce côté obscur hérité de son adolescence dans les quartiers nord de Marseille, où il faut savoir se faire respecter et où l’honneur se défend à coups de poing et… de tête, participe de sa légende, autant que son talent, sa modestie et son attachement aux valeurs simples de la famille et du travail. Les spécialistes l’ont toujours su. Désormais, la planète entière le sait aussi.

Sources :  Jeune Afrique

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Coup de tête

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